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Afrique du Sud : une transition juste en quête d’énergie

Tandis qu'Energy Observer achève sa 80e escale au Cap, sa principale escale sur le continent africain, Beatrice Cordiano, scientifique et experte en énergie à bord, et Mélanie de Groot, reporter embarquée, nous donnent un aperçu des défis de la transition énergétique en Afrique du Sud, en proie à l'une des plus graves crises énergétiques de son histoire.

Arrivée d'Energy Observer au Cap

Elles nous font part de leur propre expérience sur le terrain et des difficultés auxquelles le pays fait face pour changer son modèle énergétique, avec le développement des énergies renouvelables - entre autres - comme solution concrète et viable.

Beatrice Cordiano à bord pour le passage mythique du Cap de Bonne Espérance

Une grave crise énergétique

L'Afrique du Sud entre dans la saison hivernale de l'hémisphère sud, et se prépare aux pires coupures de courant que le pays ait jamais connues. La nation arc-en-ciel est la deuxième économie la plus développée du continent, pourtant les foyers et les entreprises subissent des coupures de courant fréquentes et prolongées car Eskom, le fournisseur national d'électricité, n’est pas en mesure de répondre à la demande. Nous avons vécu cette réalité lorsque nous étions sur place : à un certain moment de la journée, les lumières s'éteignent, plongeant tout un quartier dans l'obscurité, sans électricité. Le plus incroyable est que cela fait désormais partie du quotidien des gens, qui ne s'en étonnent même plus.

Il est difficile d'imaginer comment la vie quotidienne peut être affectée lorsqu'il manque de l'électricité jusqu'à 12 heures par jour : on ne peut pas recharger son ordinateur portable, les aliments dans le congélateur dégèlent, on ne peut pas effectuer de paiements par carte, les feux de signalisation ne fonctionnent pas. Le manque d'énergie ne vient pas seul, ses effets ont inévitablement des conséquences à plus grande échelle et l'économie de l'Afrique du Sud en souffre également. Ces périodes prolongées d'obscurité font grimper le taux de criminalité, augmentent le chômage, creusent les inégalités, et font stagner l’économie.

“Au-delà de nous rappeler notre forte dépendance à l’énergie, la crise sud-africaine nous montre aussi à quel point la décarbonation doit aller de pair avec une vraie politique de justice sociale.”

Victorien Erussard, capitaine et fondateur d'Energy Observer

Un casse-tête énergétique qui s’explique par différents facteurs : des problèmes techniques, la corruption, une série de mauvais choix politiques et même des actes de sabotage... Les 15 centrales électriques au charbon exploitées par Eskom - qui assurent la quasi-totalité de la production d'électricité nationale - sont d'une part trop anciennes et mal conçues, d'autre part insuffisamment entretenues, fonctionnant à seulement 25% de leur capacité, ce qui entraîne quotidiennement des déficits de 4 à 6 GW, soit plus de 10% de la demande maximale.

Publication Instagram

Comment l'Afrique du Sud gère-t-elle sa transition énergétique ?

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La solution que le pays a mise en place jusqu'à présent s'appelle "load shedding" : d'un point de vue technique, lorsque la quantité d'énergie disponible ne peut pas répondre à la demande des entreprises, des particuliers et des structures pour faire fonctionner leurs activités quotidiennes, l'alimentation électrique est programmée pour être coupée dans certaines zones et redistribuée ailleurs. Et ainsi de suite.

Actuellement, c'est la manière dont l'Afrique du Sud fait face à la pénurie d'énergie, au risque d'une panne totale du réseau à l'échelle nationale. Mais d'autres solutions sont possibles et d'autres voies sont explorées dans ce pays qui s'est engagé à sortir progressivement du charbon.

L’abandon progressif du charbon : un problème complexe

Le charbon a historiquement dominé le secteur de l'énergie en Afrique du Sud, mais pour que le pays atteigne ses objectifs de réduction d’émissions de carbone, cela doit changer. Aujourd'hui, 70 % de la consommation d'énergie primaire et plus de 85 % de la production d'électricité sont assurés par cette ressource. C'est une industrie immense qui place le pays au 14e rang des plus grands émetteurs mondiaux de gaz à effet de serre, et au 5e rang des pays ayant la plus forte intensité carbone.

Victorien Erussard et Mélanie de Groot à Komati

En même temps, le charbon a un poids économique colossal basé sur les combustibles fossiles, employant de 150 à 200 000 personnes et contribuant à hauteur de 480 milliards de rands, soit 24 milliards d'euros, au PIB du pays. Sortir progressivement du charbon ne peut se faire sans se préoccuper des implications sociales et économiques inhérentes à la transition énergétique.

La région de Mpumalanga, que nous avons pu visiter, s’est entièrement développée autour de l'industrie du charbon et évoque le monde du film Mad Max, partiellement tourné ici. Le niveau d'émissions provenant des centrales électriques au charbon y est très élevé, et la NASA a identifié cette région comme l'un des points chauds mondiaux des émissions de dioxyde de soufre. La combustion du charbon émet également du CO2, de l'oxyde d'azote, du méthane, des gaz fluorés, de la suie, des cendres (contenant du mercure, du plomb, de l'arsenic), des particules de sulfate et de nitrate, à l'origine d'importants problèmes de santé publique.

  • Kusile à Joburg
  • Kusile à Joburg
  • Kusile à Joburg
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Dans son Plan intégré des ressources (IRP), publié en octobre 2019, le gouvernement a officiellement confirmé l’abandon progressif du charbon, et Eskom devra fermer la moitié de sa capacité installée de 45 GW d'ici 2035. Cette situation est à la fois rassurante et inquiétante. Car si rien n'est fait pour soutenir les populations locales, il y a un risque élevé de se retrouver avec une région doublement touchée par la pollution et le chômage de masse.

“Le défi de notre transition est également que ces emplois sont très concentrés dans un seul endroit, les champs de charbon de Mpumalanga, ce qui crée un grand défi car, à fur et à mesure que nous nous éloignons du charbon, le risque de villes fantômes, en particulier à Emalahleni, est très élevé. Il est donc nécessaire d'agir en faveur d'une transition juste pour ces communautés et tous ceux qui en dépendent plus largement.”

Gaylor Montmasson-Clair, Economiste senior & Facilitateur SAREM, Trade & Industrial Policy Strategies (TIPS)

Jouer sur trois axes : les ENR, l'H2, les véhicules électriques

Avec le mouvement actuel de lutte contre le changement climatique, la demande future de charbon sur les marchés internationaux devrait diminuer et l'Afrique du Sud - dont le charbon est exporté dans le monde entier - devra trouver de nouvelles sources d'énergie et de revenus.

Le pays possède toutes les qualités pour décarboner avec succès son économie et améliorer ses performances environnementales actuellement médiocres : le potentiel de développement des énergies renouvelables est extrêmement riche, et la baisse du coût de l'électricité produite pour les panneaux solaires et l'éolien facilite la transition en faisant de ces sources une alternative à faibles émissions, valide et rentable.

  • Maisons des townships du Cap équipées de panneaux photovoltaïques
  • Maisons du Cap équipées de panneaux photovoltaïques
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Au Cap, la transition est déjà visible... depuis le ciel. Des dizaines de maisons sont déjà équipées de panneaux solaires et de batteries.

Victorien Erussard avec Mary Haw, responsable de l'efficacité énergétique et de la facilitation des énergies renouvelables pour la ville du Cap

“Une partie de la manière dont la ville du Cap cherche à atténuer certains des impacts des coupures d'électricité est que nous achetons auprès de producteurs d'énergie indépendants et nous soutenons également les clients dans l'installation de leurs propres panneaux solaires photovoltaïques, en générant un excédent. Et pour la première fois, ces clients peuvent réellement être rémunérés en espèces lorsqu'ils produisent plus d'énergie qu'ils n'en consomment. Ainsi, grâce à plusieurs mesures, nous cherchons à promouvoir la production d'énergie, ici au Cap.”

Mary Haw, Responsable de l'efficacité énergétique et du développement des énergies renouvelables pour la ville du Cap

Les énergies renouvelables, l'hydrogène et les véhicules électriques (VE) : voici les trois principales priorités fixées par l'Afrique du Sud. Dans le but d'augmenter la capacité installée renouvelable à 31,2 GW d'ici 2030 (soit environ trois fois celle actuelle), le gouvernement a récemment supprimé le seuil de 100 MW pour la production d'électricité par des acteurs privés. Cela signifie que des centrales électriques peuvent être construites sans licence pour répondre à leurs propres besoins et vendre au réseau, soulageant ainsi Eskom et contribuant à réduire les coupures d'électricité qui freinent la croissance économique.

Comme vous pouvez l'imaginer, le développement des énergies renouvelables va de pair avec les besoins en stockage, et c'est là que l'hydrogène entre en jeu. Avec ses avantages géographiques et climatiques ainsi que ses immenses mines de platine - un métal crucial dans la construction d'électrolyseurs, dont l'Afrique du Sud détient 74 % de la production minière mondiale - le pays est destiné à devenir un important hub d'exportation d'hydrogène vert, avec l'un des coûts les plus bas au monde, atteignant environ 1,60 $ par kg d'ici 2030.

Enfin, une fois que l'électricité sera plus verte, la décarbonation du secteur automobile - qui est actuellement le troisième plus grand émetteur - suivra également, mais pour l'instant, une voiture électrique branchée sur le réseau national émettrait plus qu'une voiture traditionnelle à essence ou diesel.

Energy Observer au Cap

L'Afrique du Sud est l'exemple parfait d'un pays où une crise énergétique d'ampleur définira son avenir socio-économique. C'est lLa capacité à répondre à cette crise qui ouvrira la voie vers l'après, selon les solutions adoptées et des approches choisies.